Des gestes de nos mondes
Curatorial
DES GESTES DE NOS MONDES
Exposition collective, du 13 septembre au 14 novembre 2026, Les Réserves du Frac Île-de-France, Romainville, puis en 2027 au 32bis, Tunis
Des gestes de nos mondes est née d’un dialogue à plusieurs voix. Conçue entre Paris, Tunis et Bologne, l’exposition réunit des œuvres de la collection du Frac Île-de-France et les pratiques d’artistes basés en Tunisie ou originaires de la rive sud de la Méditerranée. De cette circulation de regards et de contextes, émerge une réflexion sur l’archive comme matière vivante où se rencontrent mémoire, imagination et production de récits. L’archive n’est pas seulement ce qui demeure. Derrière chaque document conservé se jouent des opérations de sélection, des régimes de visibilité et des silences. Elle constitue un dispositif qui organise les manières de raconter et de transmettre. Faire une exposition sur l’archive aujourd’hui revient à interroger les conditions de fabrication de l’Histoire : ce qu’on garde, ce qui disparaît, ce qui ressurgit sous des aspects inattendus.
Les artistes explorent ces espaces flous. À travers des mémoires familiales, historiques ou collectives, ils déplacent le document de son statut de preuve vers celui de matériau sensible, traversé par l’oubli autant que par l’invention. L’archive devient une pratique du présent où les voix fragmentaires, les récits minorés et les gestes discrets trouvent de nouvelles formes d’apparition. La Méditerranée nous apparaît alors comme une construction narrative façonnée par des strates de souvenirs, de langues et de déplacements : Qui parle ? Depuis quels territoires, quels cadres de représentation ? En interrogeant tant les récits que les médiums qui les produisent, les œuvres ne révèlent-elles pas que les archives ne se contentent pas de documenter le monde ? Elles participent à sa fabrication, nous invitant à considérer chaque trace comme un acte et chaque mémoire comme un espace où le réel continue de se négocier.
Des gestes de nos mondes réunit des œuvres de la collection du Frac Île-de-France et des créations d’artistes basés en Tunisie ou originaires de la rive sud de la Méditerranée. Présentée d’abord aux Réserves à Romainville puis en 2027 au 32bis à Tunis, l’exposition est née d’une collaboration entre les deux institutions.
Au fil du parcours, photographies, vidéos, sculptures, textiles, archives, objets et gestes du quotidien composent un paysage de récits où s’entremêlent histoires familiales, souvenirs, migrations, langues, savoir-faire et héritages. Les artistes s’intéressent moins à l’archive comme trace figée du passé qu’à ce qu’elle continue de produire dans le présent : ce qu’elle transmet, ce qu’elle transforme, ce qu’elle laisse disparaître.
Les œuvres explorent les multiples façons dont une mémoire se construit. Certaines prennent appui sur des documents ou des témoignages ; d’autres réinventent des fragments d’histoire, déplacent les points de vue ou donnent une place à des récits longtemps restés en marge. Toutes interrogent ce qui fait mémoire : un geste répété, une photographie, une matière, une parole transmise, un paysage ou une absence.
La Méditerranée apparaît ici non comme une frontière ou un territoire unique, mais comme un espace traversé de circulations, de déplacements et d’imaginaires multiples. Les histoires s’y croisent, se répondent, parfois se contredisent. Elles dessinent une géographie faite autant de liens que de distances.
Plutôt que de figer le passé, Des gestes de nos mondes invite à regarder l’archive comme une matière vivante, toujours susceptible d’être réinterprétée. Les œuvres ne cherchent pas à imposer un récit unique ; elles ouvrent un espace où différentes voix coexistent, dialoguent et déplacent notre regard.
Hela Djobbi, Salma Kossemtini, Cindy Olohou
Lire le texte complet, journal d’exposition (PDF, Frac Île-de-France) ↗
Artistes : Alex Ayed, Ahmed Ben Nessib, Chams Barkaoui, Safouane Ben Slama, Djabril Boukhenaïssi, Nidhal Chamekh, Dhia Dhibi, Férielle Doulain Zouari, Eve Gabriel Chabanon, Wiame Haddad, Kapwani Kiwanga, Wafa Lazhari, Dalila Mahdjoub, Aymen Mbarki, Fanny Souade Sow, Bochra Taboubi, Djamel Tatah, Bochra Triki
Commissaires : Hela Djobbi, Salma Kossemtini, Cindy Olohou
Performances : Chams Barkaoui, Fousssana; Haythem Zakaria, echo.II
Avec le soutien de l’Institut français, dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, en partenariat avec le 32bis, Tunis.
Photos : Martin Argyroglo, avec l’aimable autorisation du Frac Île-de-France
Diquadilà: Act II
Curatorial
DIQUADILÀ: ACT II
Exposition collective, du 7 septembre au 15 décembre 2026, La Boîte Art & Architecture, Tunis
Diquadilà منھنامنغادي. De ce côté-ci, de ce côté-là. Le titre matérialise le va-et-vient d’une rive à l’autre et le lieu d’où l’on parle. Un projet qui a d’abord existé à Modène, en Italie, avant de prendre forme à Tunis, en gardant à chaque étape la trace de l’autre rive.
Diquadilà est né d’une conversation entre trois artistes, Ahmed Ben Nessib, Stefano Ricci et Omar Cheikh, et de leurs positions respectives. L’un est immigré, l’autre l’a été, le troisième est né en exil, aucun ne vit là où il est né et aucun ne prévoit d’y retourner. Cette réflexion à trois a commencé en 2022 ; elle a pris acte en 2023 à Modène, dans le cadre du festival Periferico, avec le commissariat du Collettivo Amigdala, sous la forme d’une performance, de dessins, de sons et d’un repas partagé avec le public. Elle se concrétise trois ans plus tard à Tunis, sur le lieu du départ, dans un climat politique tendu où la question n’a rien perdu de son urgence. En Italie, le pays de l’arrivée, Diquadilà avait pris la forme d’un appel à se rassembler, intervenir et prendre part. En Tunisie, la tragédie est sous les yeux de tout le monde.
Entre 2023 et 2026, le cadre s’est durci. Le 16 juillet 2023, l’Union européenne et la Tunisie signent un mémorandum d’entente assorti de plusieurs centaines de millions d’euros, dont une part explicitement destinée au contrôle des côtes et à la lutte contre les départs. La même année, la Tunisie devient la première route de départ vers l’Italie, devant la Libye. L’Europe déplace ses frontières vers le sud et confie à d’autres le soin de les tenir. La mer cesse d’être un passage pour devenir une zone de surveillance, et la question de la souveraineté reste entière. La frontière n’est plus une ligne, c’est une étendue qui avale, en mer, dans le désert et dans les centres de rétention. Ceux qui partent, ceux qui sont prêts à partir, ceux qui sont renvoyés et ceux dont on perd la trace; ils disparaissent des récits comme ils disparaissent des cartes. Diquadilà tient cette question à l’échelle d’une voix, d’une main, d’un visage, et refuse que les départs, les déplacements et les disparitions se réduisent à des chiffres.
Pour le deuxième acte, à Tunis, la résidence s’est construite sous plusieurs volets. Avec Habiba Saidani, maître artisane de Sejnane, les artistes ont passé quelques journées à apprendre, à modeler et cuire la terre selon un savoir transmis de mère en fille, une technique ancestrale dont la précision, les conditions de sa création et la lenteur imposent leurs propres rythmes. De ce travail sont nées les marionnettes. Ces personnages ne sont pas inventés. Ils proviennent de témoignages recueillis auprès de personnes ayant migré de la Tunisie vers l’Italie, des années 1970 jusqu’à aujourd’hui, de générations et de conditions différentes. Chaque figure incarne une position, celui qui part, celui qui reste, celui qui attend, celui dont on n’a plus de nouvelles.
Le choix de la marionnette à gaine n’est pas anodin. Il vient du théâtre de rues, celui des foires et des places. C’est un art populaire de la main et de la voix, fait pour parler au plus grand nombre et pour se positionner. La restitution de cette résidence prend la forme d’une exposition composite qui relie les deux actes, les dessins sur bois réalisés à Modène, une performance et un documentaire d’Achref Bettaieb qui suit la genèse des marionnettes à Sejnane ainsi que les moments vécus à Tunis. Diquadilà ouvre là un questionnement, recueille un témoignage et prête une voix, de ce côté-ci, à qui veut l’entendre.
Artistes : Ahmed Ben Nessib, Omar Cheikh, Stefano Ricci
Avec : Habiba Saidani (Sejnane) ; documentaire d’Achref Bettaieb
Salma Kossemtini, Tunis, 30 août 2026
Photo : avec l’aimable autorisation de La Boîte
















